TEMOIGNAGE DE CELIANE TRUDEL
JOURNALISTE QUEBECOISE PARCOURANT L’ASIE

 

LES COLLINES DE KALVARAYAN

Au moment où l’Inde est en compétition avec la Chine pour devenir la plus grande puissance économique mondiale, on constate que les conditions de vie dans les régions de ce pays restent précaires. Nous avons eu la chance de séjourner quelques jours dans les campagnes du Tamil Nadu et d’ainsi entrer en contact directement avec les gens afin d’en apprendre plus long sur leur mode de vie.

C’est par le biais d’une ONG (organisation non gouvernementale) nommée « Community Seva Centre » (CSC) que nous sommes parvenus à loger dans les collines de Kalvarayan. Dans cet endroit reculé, il n’y a ni hôtel ni restaurant. Même le transport y est déficient. C’est un expatrié français en stage de fin d’études, Adrian Escobar, qui nous a servi de guide lors de cette aventure. Travaillant pour le CSC depuis déjà trois mois, il connaît bien les collines et ses habitants. La tâche principale d’Adrian est d’amasser des fonds afin de concrétiser les différents projets mis sur pieds par l’organisme, comme la construction d’un centre de santé, un système de parrainage pour les enfants des familles démunies ainsi que le démarrage d’une production de chips de tapioca.

INTRUSION SURPRISE

La vie dans les collines de Kalvarayan est rustique, le confort des maisons de terre est spartiate et l’ameublement est réduit au strict minimum (des nattes de paille pour s’asseoir ou dormir, un ensemble de vaisselle en acier inoxydable et parfois une armoire en métal). Nous avons eu l’opportunité de vivre, le temps d’une soirée, dans une de ces petites maisons…

Le soleil était déjà couché lorsque nous sommes arrivés à Vellimalai. De là, nous en avions encore pour 1h30 de marche sur un petit sentier dans les collines, car entre les villages, les transports sont inexistants. Pressant le pas pour profiter des dernières lueurs du jour, nous avons traversé la petite rivière et entrepris la randonnée.

Nous avions marché à peine quelques minutes, que déjà, nous devions ralentir le pas. À la lumière du crépuscule, le chemin était si peu défini, que nous le voyions à peine et nous nous sommes bientôt retrouvés avec plus du tout de sentier à suivre. Nous étions perdus.

Adrian, notre guide français, connaissait assez bien les villages et un peu les chemins. Mais dans la nuit noire au milieu de nulle part, il s’est avoué ‘complètement paumé!’.

Il était 19h00, mais inutile d’attendre que quelqu’un passe par là, car dans les collines de Kalvarayan, les villageois sont très superstitieux. Ils ne sortent jamais la nuit parce qu’ils croient qu’il y a des démons qui se promènent dans la forêt.

D’où nous étions, nous pouvions apercevoir, au loin, une petite lumière… Nous avons donc décidé de marcher en direction de ce que nous espérions être une petite maison. La boue et les ronces ralentissaient considérablement notre marche.
Au bout d’un moment, nous sommes arrivés devant un petit hameau de trois ou quatre maisons. Un homme est sorti sur le pas de la porte d’une des maisons, l’air méfiant. Adrian, avec ses quelques mots de tamoul et beaucoup de gestes, est parvenu à lui expliquer que nous étions perdus et que nous n’avions nulle part où aller pour la nuit. L’homme nous a invité à entrer.

La maison était faite de terre. Les murs étaient la continuité du plancher, et quelques tablettes avaient été creusées dans les parois pour ranger la vaisselle. La construction nous a rappelé la façon dont nous bâtissions nos châteaux forts en neige lorsque nous étions enfants. Sauf qu’il y avait un feu dans le petit four de terre et un toit en feuilles de palmier, ce qui rendait le tout beaucoup plus chaleureux.

Après qu’Adrian eût épuisé ses quelques mots de tamoul, nous nous sommes vus confrontés au silence. L’homme pelait du tapioca. La femme tentait de nourrir son petit. Il devait avoir trois ans, nous regardait du coin de l’œil et semblait complètement terrorisé. Les autres enfants, plus vieux, nous observaient fixement; excités par notre présence, mais déçus de ne pas pouvoir nous parler. Un plus petit bébé dormait dans un sari suspendu au plafond, comme dans un hamac, d’où seule sa petite cheville cintrée d’un bracelet en argent pendouillait nonchalamment.

Pour briser le silence, la grand-mère s’est proposée d’allumer la radio, seul luxe que peuvent s’offrir les familles de la région. Nous nous regardions tous, souriants, au son de la musique indienne. Puis j’ai remarqué le regard curieux d’un des enfants. Un petit garçon de neuf ou dix ans qui semblait fasciné par l’appareil photo que Jean-François avait déposé près de lui. J’ai pris l’appareil doucement, parce que tout le monde semblait un peu méfiant, et je l’ai photographié. Il semblait ne pas avoir eu souvent l’occasion de se voir sur photo, et toute la famille s’est tout de suite enthousiasmée en le regardant sur le petit écran de l’appareil.

Puis Jean-François s’est amusé à photographier toute la famille, pour leur montrer ensuite les photos. Ça a fait plaisir à tout le monde. Mais le mieux, c’était de sentir enfin qu’on se comprenait, d’une certaine façon.

Ils nous ont ensuite servi à manger. Ces gens qui vivent avec presque rien et qui n’ont droit qu’à 50 kilos de riz par mois et par famille (Les familles sont généralement composées de plus de 5 membres, considérant que le riz est l’ingrédient principal de chacun de leur repas, on se rend compte aisément que les cartes de rationnement ne font rien pour aider les familles à avoir de meilleures conditions de vie.) ces gens, donc, nous ont généreusement préparé trois copieuses assiettes de riz aux lentilles. Et c’était délicieux.

Après le souper, c’était déjà l’heure de dormir. Il devait être 20h30 lorsqu’ils nous ont guidés vers une autre maison, dans laquelle il y avait un lit, probablement le seul lit du village. Ils nous ont observés jusqu’à ce que nous soyons couchés, les yeux bien clos. Puis, ils ont éteint et sont sortis. Ils se sont rassemblés dehors, devant la maison. Nous les avons entendu parler, probablement de nous, durant quelques temps, et nous nous sommes endormis. Un sommeil fragile, dérangé par un rat qui se baladait, des insectes qui nous grimpaient dessus et des coqs qui s’égosillaient en pleine nuit.

Le soleil n’était pas encore levé que tout le monde était debout. À 5h30, lorsque nous avons voulu nous aventurer à l’extérieur, nous avons aperçu trois personnes accroupies devant la maison, se parlant de tout et de rien en faisant leur besoin matinal. Comme ils n’ont pas de système d’égouts, ils font ça un peu n’importe où; ils ne sont absolument pas conscients des problèmes de santé que peut occasionner ce manque d’hygiène.
En les voyant, nous avons plutôt décidé de rester à l’intérieur à observer la femme qui triait le riz des cailloux.

Vers 6h, Adrian s’est fait inviter à travailler aux champs de tapioca.
Le tapioca est une sorte de tubercule, comme la pomme de terre. Pour le ramasser, pas question de machinerie agricole. On doit arracher à mains nues le petit arbuste du sol. La pelle et la pioche servent à extraire les racines qui sont restées dans le sol lors de la cueillette. Les tubercules sont ensuite coupés de leur tronc et empilés dans des paniers qu’on transporte sur la tête pour les amener au bord de la route.
Lorsque Adrian en a eu assez de se déchirer les mains sur les troncs épineux du tapioca, nous sommes partis, reconnaissants.

CSC THAIL VANNIYUR

Quand nous sommes arrivés au centre de Thail Vanniyur, les enfants assistaient à la cérémonie du levé du drapeau avant de se rendre à leurs cours.

Le centre accueille gratuitement une cinquantaine d’enfants des villages avoisinants. Comme il n’y a pas de système de transport public entre les communautés, les petits logent à l’école, même la fin de semaine. De cette façon, l’ONG s’assure que les enfants mangent trois fois par jour et réduit considérablement les risques de décrochage scolaire souvent causé par la pression familiale. Les adultes, arrivant à subvenir à leurs besoins de base (un toit, du riz au moins deux fois par jour et un habit par personne) et n’ayant que très rarement de contact avec l’extérieur (seulement un ou deux hommes par villages descendent des collines de temps à autre pour aller acheter ce qui leur manque) ne comprennent pas les avantages que pourrait apporter une bonne éducation à leurs enfants. D’une part, ils ne voient pas en quoi c’est utile, concrètement, de savoir lire, écrire et compter, et d’autre part, ils n’ont pas du tout envie de voir leur progéniture s’exiler vers la ville. La plupart ne savent même pas ce qu’est la ville exactement; ce n’est qu’un mot un peu abstrait.

Le bâtiment du CSC dans les collines de Kalvarayan existe depuis maintenant trois mois. Un système de tuyauterie et de robinetterie a été installé, malgré l’absence de moyens pour y amener l’eau courante. L’eau se récolte donc dans un puits et les enfants se lavent à la rivière.

Les jeunes possèdent habituellement deux habits, qu’ils utilisent tant qu’ils peuvent. La plupart tiennent avec quelques épingles et sont décorés de taches de toutes sortes.

Les jeunes semblent très heureux au CSC. Bientôt, lorsque l’ONG aura amassé les fonds nécessaires, un centre de santé sera construit sur le terrain de l’école. En ce moment, l’hôpital le plus près se trouve à plus de 50km des collines. Comme les villageois n’ont que très peu de moyens pour s’y rendre, ils utilisent plutôt la naturopathie et la sorcellerie pour se soigner. Bien que la naturopathie puisse traiter certaines maladies, elle ne suffit pas à guérir les infections plus graves ou les blessures de travail. Aussi, dans les collines, il n’est pas surprenant de voir quelqu’un mourir d’une simple hémorragie, qui avec seulement quelques moyens de bases, aurait facilement pu être contrôlée.
Le jour de notre départ, nous avons croisé une femme avec un enfant dans les bras qui avait, sur la cuisse, une plaie toute infectée, de la grosseur d’une rondelle de hockey, sur laquelle les mouches se promenaient nonchalamment.

Les Indiens croient en leur dharma, c’est-à-dire qu’ils prennent la vie qui leur est donnée exactement comme elle vient, sans jamais essayer de la changer ou de l’améliorer. Une philosophie qui a ses bons côtés, mais qui, en revanche, élimine tout sens de l’initiative. C’est pourquoi il est si facile d’exploiter les villageois des collines.

Par exemple, les villageois exportent le tapioca. Pour ce faire, ils doivent travailler de longues heures au soleil dans les champs, puis charger des camions qu’ils louent et qui leurs coûtent plus chers, avec l’essence, que le prix qu’on leur donne pour le tapioca. Résultat : ils ne font aucun profit. C’est même à se demander s’ils ne doivent pas débourser de leur propre poche pour exporter le tapioca. Mais ils le font de tout manière, parce que c’est ce qu’ils ont toujours fait. Adrian a donc pensé leur montrer comment transformer le tapioca pour en faire des chips. C’est un produit très facile et peu dispendieux à produire, qu’ils pourraient vendre à des prix plus avantageux. Adrian espère qu’il permettra ainsi la création de quelques emplois et favorisera au moins un peu l’esprit d’initiative chez les gens des collines.
Ici, le salaire moyen des hommes des collines est de 50 roupies par jour (1.25$CAN) pour les hommes et de 30 roupies par jour (0.75$CAN) pour les femmes. Ils travaillent presque en esclaves pour les propriétaires des plantations. D’ailleurs, lorsqu’on leur demande leur métier, ils nous répondent ‘coolie’... Va savoir s’ils sont conscients ou non de la signification de ce mot.
Et lorsqu’ils rentrent chez eux le soir, les hommes boivent un bon coup d’alcool frelaté pour se détendre. Cette pratique entraîne bien des familles dans un cercle vicieux de violence familiale. Ainsi, l’alcool est devenu un sujet tabou dans les collines.

Il reste encore beaucoup à faire dans les collines de Kalvarayan, et les projets se réalisent avec une telle lenteur que c’est à se demander si on parviendra un jour à donner aux villageois une qualité de vie décente. Mais Rome ne s’est pas faite en un jour et les Indiens, malgré leurs craintes et leurs traditions, semblent, en bout de ligne, apprécier l’aide qui leur est apportée. Reste à espérer que dans une ou deux générations, les gens des collines seront suffisamment éduqués pour prendre conscience de leur situation et tenter de l’améliorer par eux-mêmes.

 

Celiane Trudel